19510228 Matthijs Vermeulen aan Donald en Gertrude Van der Meulen

Matthijs Vermeulen

aan

Donald Van der Meulen

Amsterdam, 28 februari 1951

Amsterdam

Herengracht 330

le 28 févr 1951

Mon cher Donald,

Mes chers Trudi, Clarisse et Norbert,

C'était une vraiment belle surprise ton petit paquet avec cette fiole de boisson Soviétique, les deux numéros de Science et Vie, ta lettre printanière, et surtout ma foi! la bande d'adresse que tu écrivais sur les marches de Philippe du Roule! Après l'avoir laissé tomber déjà distraitement dans mon panier à papier, j'avais l'idée de la reprendre encore une fois à bon point quand on écoute un peu attentivement la voix intérieure!

Mais qu'est-ce que j'ai dû apercevoir? Monsieur Lajaunie de Toulouse ne met plus sa marchandise dans des boîtes de fer blanc?! C'est un événement historique. Même pendant la guerre précédente il ne s'est pas vu obligé à cette sordide "économie", aux exigences américaines de ce paupérisme européen, conséquence inéluctable, normale, terrible du réarmement que nous commandent les nouveaux seigneurs (saigneurs) d'outre-atlantique dont nous sommes devenus les colonisés, les serviteurs, les esclaves et la chair à bombe. N'as-tu pas encore changé d'avis?? Ne remarques-tu pas encore que depuis six mois (depuis l'épouvantable, la barbare, l'américaine guerre de Corée, Moscou se tient tranquille, singulièrement coi, et que ce sont les autres, ces hideux, ces monstrueux représentants du capitalisme, du passé, qui soufflent sur l'étincelle qu'ils ont provoquée et qui attisent le feu autant que possible, autant que leur est permis par la stupidité environnante des bourgeois. Eh bien, mon vieux, si tu n'as pas encore entendu ces bruits grandissants, c'est que tu es vraiment dur de la feuille! En effet les communistes sont nos amis. Le mot d'ordre doit être: plutôt communiste qu'une guerre dont les dévastations et le malheur surpasseront tout ce qu'on peut s'imaginer. Mets-toi bien cela dans la tête. On pourra toujours se débarrasser des communistes s'ils nous prescrivent des pensées irrecevables. Mais jamais, je dis jamais, l'Europe, (c'est Nous), ne pourra se débarrasser des suites d'une guerre à l'américaine. Car c'est ici, chez Nous, que sera le champ de bataille, et c'est de l'Europe entière que ces effroyables, super-boches Yankee feront une seconde Corée. Mets-toi bien cela dans la caboche, et propage autant que tu peux ces idées. On court à l'abîme avec des mines de rien. Ici encore plus qu'ailleurs. Chaque soir la lecture des journaux m'est une torture parce que tous ils mènent à la catastrophe avec un aveuglement de boîtes d'ordures. Voilà mon point de vue.

Ta description des comportements de Clarisse m'a intéressé et réjoui beaucoup. Elle me semble pouvoir devenir une fille bien avisée, qui se rendra exactement compte de la vérité des gens et des choses, de leur vraie valeur, et qui ne se contentera pas de faux semblants. Instruis-la dans cette direction. Cela lui rendra la vie ultérieure peut-être plus difficile puisqu'elle devra trouver quelqu'un de pareil à elle. N'importe. Il y aura toujours dans les mondes un véritable être humain de plus, une femme, un homme qui pense strictement, et c'est cela qui est le plus nécessaire.

De la marchandise de monsieur Lajaunie je suis encore suffisamment pourvu. Je n'en use qu'à bon escient! La nuit par exemple si quelque chose me réveille et quand j'en prends pour me donner un autre goût qui me rendort. Ou quand j'en éparpille deux, trois sur la petite main d'Odile qui saute sur ma table avant d'aller à son dodo. Cela lui laissera un certain fonds, comme je vous disais dans le temps, lorsque j'essayais de vous conduire vers une direction qui me paraissait bonne. Du tabac français que tu me procures j'en use avec la même parcimonie. Mais tu peux me procurer un autre grand plaisir. Parce qu'Odile aime bien les chansons, je voudrais un livre de chansons françaises. Presque toutes de celles que j'ai apprises lorsque vous étiez petits je les ai oubliées, mais je m'en souviens. Elles m'ont laissé un certain fonds! Je ne connais rien qui les égale en qualité d'âme, et je voudrais qu'Odile les sache mieux que toute autre musique. Le livre n'a pas besoin d'être beau s'il y a les notes. Cherche-moi cela, où il y a la Marjolaine et tout! Le bouquin n'a pas besoin d'être beau. Mais sûrement elle voudra voir les notes, et moi un peu itou.

Sur cela je vous embrasse tous, et Thea aussi. Odile sait maintenant le nom de son frère. Nous lui avons dit: cela vient de ton grand frère Donald. Et je t'assure qu'elle a bien pigé. Je te remercie d'avoir si vite et si spontanément répondu à un petit désir de moi. Il faudra que nous nous revoyions dans peu de temps. Je tiens à peine ici. Tout m'appelle ailleurs, quelque part en France, bien sûr.

Dans cette attente, mon cher Donald,

ton

Miaou

C'est si bon de s'écrire souvent!

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA