19290630 Matthijs Vermeulen aan Pierre Monteux-concept

Matthijs Vermeulen

aan

Pierre Monteux

Louveciennes, [eind juni 1929]

Monsieur,

Une partition écrite sera toujours plus ou moins une aventure hasardeuse, surtout si l'auteur s'écarte des chemins connus, jusqu'à ce qu'on l'ait entendue. Il me faudrait une confiance extraordinaire pour ne pas être partiellement de votre avis. Il se peut très bien qu'à l'audition certains passages me paraissent trop touffus (par exemple ce qui précède immédiatement l'Allegro) il se peut aussi que tout se fond dans un ensemble très homogène, ce qui est leur but. Ce serait pour moi une affaire capitale, beaucoup plus importante qu'une exécution devant un public, d'être définitivement fixé sur les possibilités contraponctives de l'orchestre. Jusqu'à présent je n'ai entendu aucune de mes œuvres instrumentales et je sens très fortement le besoin de prendre contact avec la réalité. Cela veut dire qu'il m'est impossible de continuer sans une preuve par l'ouïe.

En ce qui concerne les dissonances je crois justement que l'effet pour l'oreille sera très supportable, parce que, un ou deux endroits exceptés, je n'ai aucunement voulu être dissonant, ni agressif. Je suppose que le caractère uniquement mélodique de l'orchestre sauvera tout ce qui peut paraître dissonant – mais cela encore serait à contrôler. Il m'a toujours semblé qu'il est extrêmement difficile, du moment qu'on veut s'exprimer en musique, donc dire quelque chose qui signifie quelque chose, d'être dissonant. Les plus formidables dissonances se trouvent pour moi toujours dans la 3e de Beethoven et dans quelques autres œuvres tout à fait classiques. J'espère que je ne vous parais pas paradoxale. Mais la vraie musique, que ce soit Bach, Mozart, Wagner, Berlioz et Debussy sonne toujours bien, avec des moyens très différents. Quand ma troisième symphonie, dont la 1re partie veut être élégiaque, la seconde joyeuse, la fin de nouveau élégiaque, sonnerait désagréablement, je me serais gravement trompé. Je demande seulement qu'on ne confonde pas ce qui semble momentanément étrange, inaccoutumé, avec le désagrément qu'on trouve dans un grand nombre de compositions "modernes". Le désagrément procède, d'après moi, d'éléments qui sont tous d'ordre psychologique. Après le "dernier Debussy" la dissonance ne s'est presque pas développée, beaucoup moins que l'on ne prétend. Mais elle est souvent traitée d'une façon, ou plutôt d'une malfaçon qui ne peut donner rien de bon. Il s'agit de trouver pour les accords actuels la même cohérence, la même impression d'unité, de stabilité, d'équilibre que pour l'accord parfait. Je serais désolé si je n'y avais pas réussi.

J'ai pris le mot "symphonie" dans le sens où on le trouve chez Monteverdi, chez Bach, chez d'autres. La symphonie classique n'est pas autre chose, au fond, qu'une Sonate pour orchestre. Et encore! Qu'est-ce qu'une sonate? Haydn, Mozart et Beethoven en ont composées de bien différentes, bien dissemblables. Je ne vois aucune raison, ni historique, ni technique, ni esthétique, d'arrêter la notion "symphonie" ou "sonate" à une ou à certaines d'entre elles. Je ne verrais aucun inconvénient à dire "poème symphonique" si ce terme ne supposait pas depuis Liszt et Strauss un sujet extra-musical, un "programme".

Souffrez que je me permette ces explications. Je n'ai pas la moindre envie de m'adresser à un chef d'orchestre allemand. Je ne le pourrais pas. Votre opinion est pour moi, et pour longtemps, une question de to be or not to be. Je n'aperçois en France ni d'autre chef, ni d'autre orchestre hors vous et le vôtre à qui on peut confier tranquillement une partition très difficile, j'en conviens. Aux Pays-Bas ce serait autre chose, mais ce débouché m'est provisoirement fermé par les chefs hollandais. Après avoir vaincu, pour devenir musicien, des obstacles presque insurmontables, j'aboutirais dans une impasse où il n'y a aucune issue?

Je n'ai pas besoin de la partition. Vous pourrez la mettre dans vos bagages quand vous rentrerez à Paris. Mais faites-en ce que vous voudrez. Quoiqu'elle ne vous soit pas sympathique (évidemment, c'est une désillusion, parce que c'est une qualité tout à fait négative) je serai heureux si vous vouliez la parcourir encore. Quand même, il y a de la musique là-dedans. Personne ne m'ôtera cela de la tête.

En vous remerciant de votre amabilité et en m'excusant du temps que je vous coûte, je vous prie, Monsieur, d'agréer l'assurance de ma parfaite considération,

MV

concept

verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA