19641125 Matthijs Vermeulen aan Roland en Marcelle Van der Meulen

Matthijs Vermeulen

aan

Roland en Marcelle Van der Meulen

Laren, 25 november 1964

Laren (N.H.)

Drift 45

le 25 nov. 1964

Mon cher Roland,

Chère Marcelle,

Chère Marie-France, cher Philippe, cher Marc, chère Joëlle,

Me voici mon brave Roland. C'est mon tour de faire le rapport annuel après le tien, de 8 septembre. Je l'ai trouvé excellent. Il témoigne d'un esprit ordonné, bien net et réaliste du côté de l'auteur. Il m'a donné une grande satisfaction de voir que tu as des raisons d'être content. Évidemment on garde quelques soucis. Mais je crois quand même que le meilleur vœu que je peux t'adresser pour ton anniversaire de cette année, consiste en le souhait fervent que la période de tranquillité, de stabilité, d'équilibre, d'assurance où tu es arrivé, puisse se prolonger, s'élargir dans un avenir très long et aussi favorable. Il faudra autant de prudence que de persévérance et que de foi, bien entendu. Car le monde dans lequel nous vivons n'a pas l'air d'être très solide.

Quant à chez nous, en fin de compte on n'a pas à se plaindre, ni à se réjouir sans réserve. Pendant tout le printemps et tout l'été, et même un grand bout de cet automne, la santé de Thea a assombri mon horizon. Principalement son estomac nous causait de sérieuses inquiétudes. Heureusement depuis deux ou trois semaines il y a une amélioration très appréciable. Néanmoins elle est toujours encore à la diète. Mais je crois pouvoir dire avec certitude que l'état de son estomac ne présente rien de grave, et surtout rien d'irrémédiable. De pouvoir constater cela procure déjà un soulagement qui mérite une action de grâces. Notre Odile poursuit tranquillement, avec un zèle tout naturel et avec succès ses études. Elle sait cent fois plus de choses que ses parents n'en soupçonnaient à son âge. Elle fait des progrès constants, fort habilement soutenue (en langues étrangères, en histoire, en géographie par exemple) par sa mère, qui à son tour en profite pour étendre ou renouveler ses connaissances. Pour l'instant elle néglige le piano, mais elle donne beaucoup d'attention à sa voix, qui probablement pourra être la voix d'une cantatrice d'envergure. Encore une année après celle-ci et ce sera le conservatoire de musique ou l'Université. Elle est très élancée, très habile en gymnastique, mieux que belle, une personnalité, très enjouée habituellement, toujours aussi sensible, très sévère, très droite et très juste dans ses jugements sur tous les désordres contemporaines. Je suis bien curieux de voir ce qu'il résultera de tout cela.

Alors ma deuxième jeunesse sera passée aussi! Je ne remarque pas encore les signes du crépuscule, et pourtant il approche. Inéluctablement. Mais, en attendant sans attendre, je travaille sans interruption. En hiver (parce que le poêle de notre chauffage que je soigne se trouve dans une cave) je monte et je descends journellement une fois et demie la hauteur de la Tour Eiffel. Je l'ai calculé! Donc! Mais cela ne me fait ni chaud ni froid. Pour la musique je me trouve chaque jour au moins cinq heures devant mon papier réglé dans ma bicoque. T'ai-je raconté que l'autre année, à l'occasion de mon 75me anniversaire notre gouvernement m'a décoré?? Je sais pas, ma foi. En tout cas il n'y aura pas de mal à ce que je te dise deux fois! C'était une "distinction" dans le genre Légion d'honneur, et j'étais à côté de notre grand champion du Judo mondial, ce qui – pour moi – était assez comique. C'est étrange comme cela vous hausse dans l'estime et l'opinion des gens. Mais jusqu'ici cela ne m'a rapporté rien, exactement rien dans le domaine matériel. Ce serait autrement utile et même nécessaire. Mon quatuor à cordes de l'année précédente a eu un succès indéniable. Il sera joué en février prochain à New-York. Le 5 mai de cette année le Concertgebouw-orchestre a donné une première audition de ma première symphonie qui date de 1914. Elle avait donc l'âge respectable et dangereuse de cinquante ans. Et devant un succès de nouveau indéniable, les honnêtes gens ne se sont pas étonnés de devoir constater qu'elle n'avait pas vieilli, pas pris un seul ride dans la geôle épouvantable de silence, où elle avait dû passer ce long laps de temps. Je peux t'assurer que cela n'arrive pas deux fois dans un siècle. J'y pense sans amertume mais toutefois avec une horreur sacrée. Dans la région de l'esprit l'avantage est possiblement considérable, mais dans l'ordre matériel ce profit est quasiment zéro. Tu vois: il ne faut pas se laisser décourager comme dit l'autre! Voilà exactement la difficulté. A propos: as-tu un tourne-disque? Dans ce cas je pourrais te faire envoyer un disque de ma sonate pour violoncelle et piano, paru l'année précédente. Je te dois bien cela, il me semble. Pour le moment je travaille à ma septième symphonie et elle me prend toutes mes forces, à commencer par la force d'écrire des lettres, ce qui du reste m'arrive rarement comme tu le sais par expérience.

Eh bien, mon cher Roland, attendons, envisageons avec espoir, avec confiance, avec un courage inébranlable l'avenir. S'il y a un avenir, il y aura aussi ma musique, pour moi c'est sûr et certain dans mon for intérieur. Et c'est pour cela que je répète la meilleure de mes félicitations: que cela continue pour toi et pour tous les tiens de se maintenir dans la bonne direction et dans un bel ordre. Nous trois, en t'adressant nos vœux, nous vous embrassons tous affectueusement et de tout notre cœur.

Ton père

Matthijs.

J'ai signalé ton anniversaire à Anny, mais je ne sais pas, capricieuse comme elle est, si elle m'aura écouté. Sa promesse d'envoyer un mot, elle l'a pas tenue.

louter in fotokopie overgeleverd

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA