19560328 Matthijs Vermeulen aan Donald en Janine Van der Meulen

Matthijs Vermeulen

aan

Donald en Janine Van der Meulen

Amsterdam, 28 maart 1956

Amsterdam

le 28 mars 1956

Heerengracht 330

Mon cher Donald,

Chère Janine, Chère Dominique,

Voir et tâter une épaisse enveloppe,1 avec l'écriture du cher Donald dessus, m'a fait un grand plaisir. Je l'attendais depuis quelque temps déjà, une longue lettre, dont la pesée m'annonce que tout va pas si mal! Ne crois pas que je t'en ai voulu de ton silence soudain et d'avoir passé mon anniversaire. Non. Je comprends trop bien que tu as mieux à faire chez toi, avec ta femme et ta fille, que d'employer ta soirée dans un coin avec du papier et un stylo qui à côté d'une bonne causette et d'un petit jeu amusant n'ont rien d'attrayant, même pas si les destinataires tu les aimes beaucoup. Je connais ça et je te donne raison. Mais à la fin, puisque c'était le mois de mars et qu'on allait vers Pâques j'ai dit à Anny: T'as pas écrit au frérot? Fais-le donc, feignante que tu es, et dis-lui en même temps que je serais bien content d'avoir de ses nouvelles. Voilà. Je suis moi-même un grand feignant quand je ne travaille pas! Seulement, quand je travaille il n'y a plus de bonhomme. C'est comme ça puisque c'est comme ça.

En attendant il se prépare du neuf. Nous sommes obligés de quitter sous peu notre maison. Un entrepreneur l'a achetée et pour gagner plus d'argent il a commencé par faire constater, sous un prétexte quelconque, qu'elle menace ruine et que notre vie y est en danger. Je te garantis que c'est un vilain mensonge de capitaliste. Nous faisons et nous ferons le possible pour rester où nous sommes, mais les délais seront de toute façon mesurés, quoique nous ne sachions pas encore où aller. Il nous faudra vider les lieux. C'est assez mélancolique, pour ne pas en dire plus. On a été bien ici, pendant dix ans. On y a quantité de bons souvenirs. On s'y sent chez soi, assez tranquille malgré les bruits de la ville. On devra trouver pareil. On ne sait pas dans quels parages. Mais on se dit: cela viendra. Et on fabrique de la confiance. Ce n'est pas facile toujours. Mais cela a toujours réussi.

Je voudrais aussi quitter le journalisme, la critique musicale, et me remettre à une besogne plus adéquate. J'aimerais bien être encore, pendant une certaine durée, à moi, c'est à dire à un travail plus personnel, plus essentiel. Mais de l'argent est nécessaire pour cela, et les préparatifs ne sont pas terminés. C'est lent. Ça abonde pourtant l'argent, partout. Mais quand on dit aux gens qu'on voudrait avoir de l'argent, pas beaucoup, juste suffisant, pour en faire de la musique, ils ont l'air de ne pas comprendre, ils ne montrent pas le moindre enthousiasme, pas un brin de zèle. J'y suis habitué depuis un demi siècle presque. On fabriquera encore de la confiance, de la patience etc. Néanmoins: on commence à avoir le sentiment que le temps commence à presser, quoique le cœur soit encore bon.

Troisième nouvelle, assez réconfortante celle-ci; ma deuxième symphonie sera jouée au Holland-Festival prochain du mois de juin. Elle est annoncée en tout cas et c'est donc plus que probable, à peu près sûr et certain. Je ne connais pas encore la date. Tu auras envie d'y être. Je n'en doute pas. On verra bien. Ce sera dans le début de la seconde moitié de juin. C'est la symphonie qui a eu un prix à Bruxelles, il y a deux ans. Elle a été composée en 1919, il y a trente-six ans, et je ne l'ai pas encore entendue. Voilà le côté mélancolique de ce bonheur. Je devrai l'oublier, cette ombre. La symphonie s'appelle "Prélude à la nouvelle journée". On va voir, maintenant que la musique se réalise, si le titre se justifiera, et si voici enfin l'aube, que j'ai voulue.

J'ai été heureux de lire que L'Aventure de l'Esprit t'est parvenu en prenant un chemin détourné mais bien à lui. J'ai volontairement omis de t'envoyer le livre. Pour savoir exactement ce que valent mes idées (aussi mes idées musicales) j'aime les laisser aller toutes seules, sans aucune intervention de ma part, dès que je les ai exprimées. C'est pour moi une nécessité vitale. Si elles vivent, et si elles sont dignes de vivre, elles le prouveront elles-mêmes. Je leur impose cette preuve, cette dernière épreuve. Je ne sais pas si j'ai raison, ni si j'ai le droit d'agir ainsi. Mais il m'est impossible d'agir autrement. Avec L'Aventure de l'Esprit j'ai fait un essai loyal d'entrer en communication avec les hommes. A la pensée maintenant de se frayer une route, d'atteindre son but. Aux hommes maintenant de répondre. Tu as été le premier qui répond. Tu as répondu très bien. Je t'en remercie. C'est une première preuve. Et qui compte.

Si tu veux je te copierai dès que j'aurai le temps, la prière que je dis depuis dix ans, matin et soir, avec Thea. Tu verras si elle te convient.

Nous pensons beaucoup à Janine en formant nos meilleurs vœux.

Pas autre chose à te raconter aujourd'hui. La matinée est presque finie.

Si, tout de même: Tu as lu le malheur qui a frappé Frank Onnen? En ne trouvant pas un ami (peut-être une amie?) qu'il allait voir, et voulant regarder s'il arrivait par l'escalier, il s'est penché dans la cage de l'ascenseur et la cabine est arrivée sur sa tête. Il est à l'hôpital (je ne sais pas lequel) dans un état très inquiétant. Bien que son amitié fût assez décevante, cela m'a touché très fort, presque comme si c'était ma faute, et je me demande pourquoi. Par moments il a été un brave garçon.

Bonjour à Monnette.

Et Cabri, ou comment aussi s'appelle ta voiture??!

Nous embrassons tendrement Janine, Dominique et toi mon cher Donald, fils de ton père

Matthijs.

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA

  1. In de envelop van Donalds brief van 21 maart 1956 waren gedroogde voorjaarsbloemen ingesloten.