19530603 Matthijs Vermeulen aan Donald Van der Meulen

Matthijs Vermeulen

aan

Donald Van der Meulen

Amsterdam, 3 juni 1953

Amsterdam

Herengracht 330

le 3 juin 1953

Mon bien cher Donald,

Voilà ton anniversaire! Et combien de mois y a-t-il déjà que j'ai reçu un lundi matin ton gentil paquet par cette bonne dame dont je n'avais aucune idée de ce qu'elle me voulait lorsqu'elle sonnait à notre porte. Et notez bien que le lundi matin je n'ouvre jamais parce que j'ai mon article ce jour et que Thea se promène avec Odile. Je me dis: allons quand même voir pour une fois. Je ne comprenais pas tout de suite nom d'un chien! Quelle surprise après. J'aurais bien invité la dame à monter, mais ça c'était vraiment impossible à cause de l'article. Dis-lui ça encore avec mes excuses, si tu la revois. Tes rillettes, ton café, ton tabac, et puis ta lettre m'ont fait beaucoup de plaisir. C'était une espèce d'encouragement. Tu te souviens que cela se passait du temps de la mort de Staline. Comme c'est déjà loin. J'ai vraiment honte de ne t'avoir pas encore répondu, vrai, quoique toi-même tu nous aies joué des tours pareils. Mais ce n'est pas pour cela que je ne t'ai pas écrit. Non. Il y avait toujours quelque chose à faire. Toujours ces concerts, ces articles. Toujours cette accablante médiocrité, cette pesante nullité de l'énorme majorité des gens qui s'occupent de la musique. Ça m'étouffe, ça me paralyse lentement. C'est terrible. Et cela t'étonnera peut-être puisque je ne t'en ai jamais parlé en ces termes. Oui, c'est une sorte de crise. J'avais bien envie de t'écrire, mais toujours cet empêchement, cet ennui hollandais, ce milieu de gens froids, clos, vaniteux, prétentieux, jovials, bruyants, bornés, arriérés, contents, qui comprennent tout à tout et ne s'aperçoivent de rien, qui ne voient pas comme ils s'enlisent et qui rigolent le long de la journée. Impossible de trouver quelqu'un pour parler sérieusement avec. Et remarque que j'aime bien rire aussi. C'est incroyable comme ils m'embêtent. Inouï la stupidité qu'on rencontre. Tu me diras que j'ai mis du temps à m'en apercevoir moi-même. Non. J'ai vu assez tôt. Mais le poids de cette mollasserie renfermée, de ce refus de toute pensée qui dépasse un peu leur échelle, de cette absence de toute véritable vie intérieure, le poids de tout cela augmente successivement, parce que de jour en jour on le voit mieux, on le sent mieux, et parce qu'en même temps on voit mieux qu'il n'y a rien à faire, rien à changer. Ah, c'est comme il y a trente deux ans! Je n'ai plus qu'un envie: partir, partir! Si je savais seulement comment et vers où, je le ferais la semaine prochaine. Mais je crains que cela ne soit partout à peu près kif-kif. Tous ces gens qui bêlent comme des moutons, où qu'on les mène. Qui avalent tout, sauf quand on leur dit quelque chose de sensé. Et voilà pourquoi ton père est resté muet, pourquoi il éclate ce matin. Assez de rouspeté maintenant, tu ne crois pas?

Ne t'imagine pas pourtant que ça va mal et qu'on est malheureux. Par Dieu non. Quelques petits inconvénients. Un rhume par ci par là. Bobos minuscules. Pas à se plaindre. Odile grandit presque à vue d'œil. Elle a maintenant une grande patinette, qui coûte ici quatre mille francs. Elle s'en sert fort habilement. Ta petite sœur est toujours la même: Gaie, extrêmement vitale, infatigable, avec beaucoup de sensibilité. Il faudra que j'aille dire aussi à elle: pas de sentiment. Tendre comme elle est, pleurnicharde et rieuse à la fois, elle n'aime rien mieux que de courir les rues maintenant toute seule. Ce serait beau s'il n'y avait pas toutes les voitures. Ses grandes occupations, suivant la saison ont été Saint Nicolas, Le Père Noël, La vie de Jésus Christ, et Guignol, qui donne de représentations publiques devant le Palais sur le Dam où vous vous êtes fait photographier. J'y ai déjà passé maintes heures avec elle dans les bras et j'ai appris l'histoire pas plus vite qu'elle car le type parle un dialecte presque incompréhensible pour moi. C'est celle-ci: D'abord Guignol rosse sa femme. Deuxième scène: il pend le bourreau qui veut le pendre. Troisième: il vend son épouse à un juif. Quatrième et dernière: il se met soldat, tue le vieux Général Bavard et l'enterre honorablement avec un bout de la marche funèbre de Chopin. Je regrette bien ne pas savoir le scénario du Guignol français. Tu le connais? Tu devrais me la raconter en raccourci. Pour la Passion de Jésus la brave Odile a déjà versé pas mal de larmes. Nous avons été une fois à la foire, dont il n'y en a pas beaucoup ici. Ça l'a joliment intéressée. Elle pratique depuis longtemps le toboggan et naturellement la balançoire. Le cinéma lui est encore inconnu. Elle n'y ira de si tôt. C'est trop abêtissant. Ce qui la réjouie énormément et ce qui l'attire toujours ce sont les chansons dont tu lui as fait cadeau en 1951. Presque tous les jours ces livres servent encore pour la distraire et l'amuser. Dommage que le temps (sauf la semaine de la Pentecôte) a été continuellement mauvais ou maussade. Je me promène moins avec elle qu'autrefois. Quant à l'écriture, la lecture, la musique etc. il n'y a pas le moindre progrès dans sa caboche pourtant très intelligente. Comme la petite Anny dans le temps, et encore beaucoup mieux, elle ferait une bonne acrobate ou danseuse. Elle a une étonnante souplesse et force musculaire. Quand elle résiste, soit en jouant, soit si elle se fâche, je ne peux presque pas la maîtriser; quelque chose comme les chats. J'ai peur de l'envoyer à l'école, de la priver de sa liberté, de la condamner à une ambiance et à une mentalité qui ne me plaisent pas du tout. On verra. Peut-être il y aura enfin du changement pour moi. Car vraiment, je ne peux pas infiniment rester où j'en étais, dans ce monde, lorsque j'avais vingt cinq ans!

Et en voilà suffisamment sur ta frangine qui se souvient parfaitement de toi et de vous quatre, car souvent, quand ça tombe comme ça, on reprend les vieilles photos. La maison où nous sommes est toujours la même. Elle s'use, elle s'effrite, elle se décolore sous mes yeux car les propriétaires la négligent complètement. C'est exactement comme La Bicoque!!, sauf que toi tu n'y es pas pour te confectionner des robes de chambre bibendum avec les gros rideaux. On nous a dit que dans deux ans la baraque sera vendue pour être démolie, donc plus besoin de faire des réparations. Depuis plusieurs années déjà j'ai une fuite dans ma mansarde, qui dégouline tout doucement le long du papier par temps pluvieux. C'est bon pour devenir rhumatisant. Jusqu'ici ça va. Thea a déjà cherché ailleurs. Mais on trouve rien. C'est toujours la crise de logement, comme chez toi sans doute. Tu penses quand on met tout son argent dans des entreprises de sauvetage de la civilisation! Pour renforcer les digues il n'y en a pas eu, et il n'y en aura pas, mais on aime mieux ne pas en parler, ni y penser. Après nous le déluge. Comment trouves-tu cela? Même pour les sinistres de février il n'y a pas l'argent auquel ils auraient équitablement droit. Il s'en est fallu de peu, et plus de trois millions de Hollandais (nous avec) étaient noyés. Tu te rends compte: une de ces bonnes bombes à cet endroit connu de tout le monde et une belle partie de la civilisation sera sauvée! Dans l'autre guerre on a déjà noyé une île, simplement pour en déloger les Allemands! C'est chic les grands alliés. Ça ne regarde pas aux frais.

Alors mon vieux, on est tout de même content d'y être encore, bien tranquille dans sa petite cellule, dans sa maison délabrée. La santé en somme est assez bonne, et les gens disent que c'est le principal. On s'aime toujours, on ne se querelle pas, on travaille, on lit, on rit, on cause, on sourit, on se moque du dehors. On s'inquiète de temps à autre, et même on en souffre un peu, qu'il n'y aura plus jamais de nouvelle musique à composer si les conditions qui vous limitent se perpétuent. Mais chacun a ses petites misères comme disent les gens et on fait son mieux pour les oublier.

Et toi, qu'est-ce que tu bricoles depuis ce gentil paquet et ta dernière courte missive? Es-tu encore dans ton emploi de grand approvisionneur? Et Trudi? Et Clarisse? A l'école du vieux monsieur Aubain avec sa flûte traversière et la neuvième de Beethoven? Et Norbert? Je voudrais bien y aller voir, comme ça en Père Noël milliardaire. Comme ça me ferait plaisir. C'est indescriptible. Et comme je souhaite cela dedans: de donner, de donner. Et comme c'est décourageant à la longue de n'avoir jamais rien de plus à donner que quelque chose comme un sou qu'on laisse mettre Odile dans la casquette d'un violoniste qui joue sous la flotte dans un square. C'est la faute à qui, à quoi? Je voudrais bien le savoir. Car ça se voit encore ici, un pauvre bougre, les mains dans de gros gants l'hiver, en raclant un violon. Oui, c'est en pensant que je n'ai rien à te donner que cela me vient à la tête, et j'espère bien que tu n'en as pas besoin, provisoirement! J'ai toujours foi en l'avenir (c'est même curieux que cela persiste) mais je ne pourrais pas te dire où cet avenir est situé et quand il arrivera.

Pour ton anniversaire donc nous nous embrassons bien tous. J'essaye de me figurer comment ça se ferait si c'était la réalité. J'en ai pas idée. Combien de temps y a-t-il déjà que nous n'avons plus de photos de vous? Des mois. Peut-être deux ans. On ne photographie plus là-bas? C'est vrai, ici non plus. Je n'ai pas touché l'appareil depuis août dernier. C'est étonnant quand on voit la multitude des bipèdes qui traversent Amsterdam en faisant de la photo. C'est incroyable. Des légions d'Américains. Tu sais que la maison à côté de la nôtre est une célébrité touristique Hollandaise? C'est le "plus petit hôtel d'Amsterdam, un hôtel qui n'a que seize chambres". Chaque fois que je me penche de la fenêtre j'entends ça proclamer d'un bateau qui court et puis les appareils qui se lèvent. Elle est aussi célèbre que Rembrandt! Elle aussi sera démolie dans deux ans. Et probablement tu la rencontreras un jour à côté de la nôtre, dans un album qu'un Américain aura perdu. Tu vois: je prends des leçons chez le Général Bavard. C'est le Père Bavard qui s'entretient aujourd'hui avec son ancien chou-chou. Je voudrais bien encore baliverner avec toi comme autrefois! A propos: les fortifs en face du Concertgebouw ont disparu. Mais ils n'ont pas été enlevés au moyen d'hélicoptères. On a choisi un autre système; ça n'allait pas plus vite, mais il paraît que c'était plus sûr pour les environs. A propos encore: comment va la tombe de Fofo? Dans quelques années il faut que je vienne renouveler ma concession. Le temps va vite. Et comme j'aimais dire à l'autre Anny pour la taquiner: Tout passe, rien ne casse, rien ne lasse. – Tu dois avoir lu aussi qu'au cours de l'année 1953 on aura en Europe une "Annie Atomic", tirant à 28 kilomètres pour sauver la civilisation! Comment trouves-tu cela? Ah Bon Dieu, vivement toute une flotte de soucoupes volantes et j'espère ardemment qu'elles viennent d'un autre monde pour nous apprendre à être moins imbéciles.

Pas de nouvelles bonnes nouvelles comme disent les gens. Écris-nous quand même sans trop attendre, et aussi longuement que celle ci.

Encore une fois je t'embrasse comme délégué de notre petit monde et avec notre baiser je t'envoie nos vœux pour ton bonheur avec l'espoir inébranlable qu'ils se réaliseront au moment juste.

Ton ancien copain qui n'a pas beaucoup changé,

Matthys

dit

Miaou

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA