19450409 Matthijs Vermeulen aan Donald Van der Meulen

Matthijs Vermeulen

aan

Donald Van der Meulen

Louveciennes, 9 april 1945

Louveciennes (S et O)

2 Rue de l'Etang

le 9 avril 1945

Mon bien cher Donald,

Ce matin ta lettre du 6. Merci. Et congratulations. Tu peux dire "Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage".1 Veinard et débrouillard que tu es. Pour moi, c'est comme si ce n'était pas arrivé, ici. Ou plutôt comme si je l'avais rêvé. Ou encore, comme si cela s'était passé il y a plusieurs siècles. Seulement je dois bien m'expliquer comment il ce peut que ce délicieux jambon soit là et que je le savoure. Tu me croiras ou tu ne me croiras pas. C'est très difficile. Cela garde quelque chose d'une apparition!

Je dois me faire le reproche de ne pas encore t'avoir écrit après un tel rêve. Mais pendant toute une semaine jusqu'à ce soir j'ai été occupé à ranger et à trier tous mes vieux et récents papiers. Aujourd'hui j'en ai fini, enfin, avec le tiroir du salon. Tout est en ordre, approximativement, mais quand même en ordre, et je peux dire que cela ne m'est pas arrivé depuis vingt ans. Toute une semaine donc j'ai vécu dans le passé. Je n'ose pas te dire quelles impressions ces regards en arrière m'ont fait. Elles sont trop fortes. Mais même dans le regret je trouve encore un principe et un mouvement de bonheur intérieur. J'ai été heureux, je suis heureux, car, je l'aime de plus en plus et je l'aimerai de plus en plus. Cela aussi c'est un songe. Un songe merveilleux.

Hier soir en écoutant la Radio où il y avait une émission sur l'Aviation française en guerre, j'ai attrappé la nouvelle qu'il existe à Nanterre depuis quelque temps une Fonderie d'Aluminium où toutes les carcasses de Messerschmitt, Stuka's et autres vieilles vessies sont transformées en neuf. Immédiatement j'ai pris ma plume et j'ai écrit à la Direction si elle a envie d'envoyer une camionnette à Louveciennes pour venir chercher notre trophée du 1 Avril 1942, notre fameuse aile du Wellington qui m'a causé une tel frousse (je l'avoue!!!) les jours du 27 et 28 Février 1944 lorsque les Boches marchaient dessus avec leurs bottes, faisant un tel fracas que je pouvais entendre le tintamarre dans ma chambre d'où je les épiais, en les bombardant de toutes mes forces de volonté que je pouvais ramasser. Ces jours vraiment, je me suis cru sauvé par un gardien inconnu, et je m'en souviendrai jusqu'au jour final!

En attendant je pense que tu seras d'accord avec moi au sujet de cet élan de patriotisme! On verra bien ce qu'ils me répondront de Nanterre.

C'est ma seule nouvelle. Sauf que ta tranchée est presque comblée et finie. Mais ça me donne du mal à jouer Le Nôtre et de dessiner avec ma bêche deux irréprochables massifs. Il fait très beau ici. Déjà plusieurs après-midis dans notre jardin solitaire dont les arbres se remplument j'ai pu jeter tous mes vêtements comme si j'étais déjà et de nouveau au paradis.

Comme tu vois j'ai trouvé une feuille de papier ancien style. Quelle joie d'écrire là-dessus! Quelle sécurité! Quelle satisfaction! Quel luxe! Et penser qu'il y a cinq ans c'était du papier ordinaire. Qu'a-t-on fait de notre bonne terre!

A bientôt de nouveau. Je t'embrasse bien fort.

Thys.

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA

  1. Openingsregel van een sonnet van Joachim Du Bellay (1522-1560) uit de cyclus Regrets.