19440909 Josquin Van der Meulen aan Matthijs Vermeulen en overigen

Josquin Van der Meulen

aan

zijn ouders, zuster, broers en verloofde

leger te velde, 9 september 1944

Le 9. Sept. 1944.

Très cher Theys, Fofo, Anny, Roland, Donald et ma petite Aline.

Je viens d'écrire à la douce bien-aimée une carte, dont je ne suis pas content parce qu'il n'y est question que de moi, mais que j'envoie quand-même parce qu'elle exprime ma pensée. Je vais essayer sur celle-ci de parler d'autre chose! D'abord aujourd'hui c'est fête. Où? Cherchez et vous trouvez. Ensuite moi je suis cloué sous la tente par une dysenterie "maison" et par un furoncle que j'ai au pied. Ce n'est rien dans deux jours tout sera fini. Des furoncles tout le monde en a. C'est un héritage de l'Algérie. Sans mentir j'en suis au moins à mon dixième. Toujours aux pieds, par suite du frottement des chaussures ça vient naturellement du sang. En Juillet à l'entrainement je m'étais heurté le genoux gauche. Quinze jours après un matin au réveil il était enflé et douloureux. Le lendemain hôpital. Là coup de tranchoir pour l'ouvrir, et pendant quinze jours mèche, remèche et reremèche. Ensuite permission de guérison à Mostaganem. Lorsque j'ai pris le chemin du retour, c'était presque guéri. Maintenant seule la cicatrice apparaît et si je n' avais pas la courante je trotterais comme un lapin! Ici tout continue d'aller bien. Paysage splendide le soir au coucher du soleil. La mer, les montagnes, les ruisseaux. Pour le reste, attente. Les nouvelles sont rares, le courrier je n'en reçois pas. En quelque sorte c'est une retraite dans la nature. Hier pour la fête de la nativité un prêtre est venu dire la messe. J'ai beaucoup pensé à vous tous. Fofo, je te demande de donner à Aline un peu de cette grande confiance que tu as toujours. Merci pour elle. Je t'embrasse bien fort et te dis à bientôt. Theys je te dis bon courage. Pour l'avenir je réponds "Présent". Ce n'est pas un mot qui me vient parce que je suis loin, non, mais c'est une chose bien décidée. Dès que je serai dans une zone où mes affaires ne risquent plus de se perdre je commencerai par mettre du tabac de côté pour toi. Ce sera déjà un petit effort, car tu n'as certainement pas encore du tabac à volonté. Moi malgré tout ce que l'on m'avait prédit je ne fume toujours pas. Si tu étais là je pourrais aussi te passer mon "picrate". Pour le reste la nourriture est très bonne et je pense souvent à vous, en souhaitant que vous en ayez au moins la moitié. Depuis mon départ je peux dire que je n'ai jamais manqué de quoi que ce soit. Bien sûr c'était souvent uniforme et simple. Ça repoussait les fins becs mais le seul souvenir de 40-43 des rutabagas et des clopinettes m'interdisait la moindre plainte. Comment la vie a-t-elle repris? Je me représente très facilement vos difficultés financières. Ce sont celles en sens inverse que Theys prévoyait au début de l'année. Au lieu que ce soit Théa qui soit libérée c'est vous. Enfin la divine Providence vous aidera sûrement. En rêve je revois souvent chacun de vous. Le 19 Juillet après avoir été opéré du genoux j'avais la fièvre j'ai fait un cauchemar qui me poursuit encore tellement il était vivant. J'étais avec Fofo dans la cuisine à éplucher des légumes lorsque des employés des P.F.G. entraient par la porte du vestiaire portant une bière. Je m'écriais "c'est vrai Theys est mort" et je leur disait de repasser le lendemain, et de poser la bière sous l'escalier. Lorsqu'ils étaient partis je disais à Fofo "Je vais aller veiller Theys et causer un peu avec lui avant qu'il ne s'en aille." Je montais l'escalier et j'allais dans votre chambre, Theys était étendu par terre, et au lieu de rester je repartais et gagnais son studio. Là Theys m'attendait pour me parler une dernière fois. J'essayais de le convaincre à continuer de vivre je lui parlais de sa 6me symphonie qui n'était pas terminée. Tout cela en vain. Theys découragé n'attendant plus rien de ce monde clac refusait obstinément. Alors je me suis réveillé tout heureux de n'avoir fait qu'un rêve mais impressionné et suant à grosses gouttes. Je vous raconte ça parce que ça me soulage. J'attends de vos nouvelles. Croyez à ma grande affection. Je prie pour vous. A bientôt.

Je vous embrasse tous.

Josquin

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA