19440417 Josquin Van der Meulen aan Matthijs Vermeulen en overigen

Josquin Van der Meulen

aan

zijn ouders, zuster, broers en verloofde

Lerida, 17 april 1944

Hotel Moderno

Lérida le 17. Avril 1944.

13h15.

Cher Theys, chère Fofo, chère Anny, cher Roland, cher Donald et très chère petite Aline,

Nous voilà – déjà – dans la deuxième quinzaine d'Avril et lorsque cette lettre vous parviendra nous serons dans la première de Mai! Que ça file au plus vite, c'est mon seul désir. Après en Afrique nous verrons la suite.

J'ai passé un assez agréable Dimanche. Levé à dix heures je suis allé à la messe à onze, j'y ai reçu la communion comme chaque dimanche et puis avec une fringale tout à fait compréhensible j'ai pris mon petit déjeuner à midi! Ici ça ne choque pas étant donné que le déjeuner se prend à deux heures deux heures et demie. Au début mon estomac a dû se faire à ce régime, mais maintenant c'est normal. L'après-midi étendu sur mon pageot j'ai bouquiné "Colomba" après avoir fini la "Ténébreuse Affaire".1 Ça occupe, et puis j'ai gardé la spécialité de m'endormir en lisant, comme un vieux birbe!! Le soir avant-diner, promenade apéritive, et dégustation d'olives fourrées aux anchois. C'est délicieux!! Puis le dîner. Au dîner j'ai retrouvé le directeur d'une troupe théâtrale, qui donnait des représentations à Lérida. Comme il parlait un peu Français j'ai lié amitié et il m'a donné entrée libre pour mes camarades et moi. J'ai assisté à une séance de variétés dont je me rappellerai. Il y avait un orchestre de virtuoses vraiment au poil. C'est pas mon genre mais quand-même j'y ai trouvé un certain plaisir. Ces types étaient animés d'un dynamisme, qui donne une couleur moins dégoutante au jazz. Il y avait aussi deux petites filles de onze et douze douées d'un véritable talent de théâtre, de chant, d'acrobatie. La plus petite Carmencita m'avait adopté. Elle parlait un peu le Français et moi un peu l'Espagnol alors nous arrivions à nous comprendre. Nous sommes rentrés ensemble à l'Hôtel avec sa sœur et sa mère et tout l'orchestre. Là elle m'a donnée une photographie d'elle, derrière laquelle elle a écrit quelques mots en Espagnol que je n'ai encore pu déchiffrer. D'abord parce que c'est au crayon ensuite parce que l'écriture est si enfantine. Avant que je la quitte elle m'a demandé si je n'avais pas quelques photos à lui faire voir. Je me suis gracieusement exécuté en lui faisant voir d'abord celle d'Aline et moi, en lui disant que c'était ma fiancée, elle changea alors de tête et avec une mimique de théâtre elle fit le geste de s'enfoncer un poignard dans le cœur et de s'écrouler, morte. C'était un véritable supplément à son programme! Elle voulait aussi voir ma bague comme tout le monde en Espagne, puis ma montre. Un type qui voudrait faire des affaires il en amènerait un stock avec lui!

Pour en finir avec Carmencita, nous nous sommes quittés en nous donnant rendez-vous à Paris quand elle ne sera plus une "Nieta".2 Elle veut faire la connaissance de ma "grande chérie"! On y manquera pas n'est-ce pas Aline?

C'est curieux la vie d'une troupe comme ça! Ça vaut la peine de le voir, et de l'observer. Et ces gosses qui à onze ans ont déjà vécus autant que si elles en avaient dix huit! Où tout cela finit-il?

Ma petite Aline a dû vous donner la photo qui vous était destinée. Elle ne casse rien mais en attendant mieux! Elle est nette et véridique toujours! Comment la trouvez-vous?

A part ça je ne vois plus grand chose à vous dire, à part que T.V.B. que j'espère, avant de partir plus loin avoir une lettre de vous. Ça me ferait beaucoup de joie mais si ça ne doit pas être, tant pis! Je ne suis pas parti pour ça! Theys tu sais j'ai bien changé avec les ans depuis 1940. Je ne le savais pas. Ici je veux être un véritable exemple pour les copains, et même pour mes chefs. Un type digne de toi à qui je pense toujours à chaque fois que j'ai besoin de ma logique pour décider, réaliser, organiser, discuter, et répondre. Je n'espère qu'une chose de toi, c'est que tu comprennes l'amour que j'ai pour Aline, et auquel je suis et je serai d'une fidélité pareille à la tienne à Fofo. Je ne veux pas que tu admettes cet amour seulement. Mais je veux que tu crois que ce sera vraiment avec mon amour, ma raison et mon expérience que je lui demanderai sa main à mon retour. Je te remercie et t'embrasse bien fort. A bientôt – ton fils

Josquin.

Je vous embrasse tous Fofo, Anny, Donald –

[onder dagtekening, in het handschrift van A. Vermeulen-van Hengst:] reçue le 29 mai

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA

  1. Colomba en Ténébreuse Affaire: romans van Honoré de Balzac.
  2. nieta: klein kind