19440410 Josquin Van der Meulen aan Matthijs Vermeulen en overigen

Josquin Van der Meulen

aan

zijn ouders, zuster, broers en verloofde

Lerida, 10 april 1944

Hotel Moderno.

1 Plaza Berenguer.

Lerida le 10 Avril 1944.

Cher Theys, chère Fofo, chère Anny, cher Donald, cher Roland,

Chère Aline que j'aime plus que jamais,

Voilà encore une lettre pour vous! Vous ne pourrez pas dire que je vous oublie et, que sombré dans une festivité prolongée vous êtes déjà de la vieille histoire! Quand j'écris à ma petite Aline je ne vous écris pas en même temps à vous, et vice et versa. Il faut user mais ne.. et puis je ne suis pas millionnaire!

Ici je suis redevenu ce que j'étais autrefois à Tarbes et ce que je resterai (j'allais écrire toujours!!) jusqu'au jour où devant Dieu Aline deviendra ma femme; un "Trappiste en liberté". Je profite énormément de cette chance de pouvoir "former ma jeunesse". Je regarde beaucoup autour de moi et quand je reviendrai, cher Theys nous pourrons avoir d'intéressantes conversations. Ce que je ferai comme travail? Secrétariat? Organisation? Armée? Peut-être le tout. Ça dépendra de mes possibilités physiques. Pour l'instant je me fais estimer par mon boulot auprès de gens qui s'ils n'ont pas encore les bras aussi longs que je le voudrais ne les ont pas courts! L'ambiance de travail est très sympathique. Les autorités espagnoles sont très aimables, et, lorsque je quitterai Lérida, j'en emporterai un très bon souvenir. En plus de toutes les chances que j'ai eu, j'ai eu celle de tomber au moment de la Semaine Sainte dans un chef-lieu de Province. De nombreuses fêtes se sont déroulées, en particulier hier, où au petit matin des sociétés musicales, comprenant les unes des guitaristes et des choristes, les autres des fanfares et des choristes, le tout costumé, sont venus donner des aubades devant les principales maisons de la ville. Ça avait vraiment de l'allure. On y sentait de la jeunesse, de la force, et ce bonheur insouciant que le soleil imprime à tout ce qu'il touche ici. Je reviendrai certainement en Espagne si Dieu me le permet. Si je ne peux le faire, j'écouterai de temps en temps Ibéria qui synthétise si bien l'Espagne à mon point de vue, ou les œuvres de Granados, Manuel de Falla que j'ai pu entendre il n'y a pas longtemps. Comme vous pouvez le voir mes préoccupations morales ne sont pas du tout influencées par cette séparation. Je suis arrivé grâce à Dieu à détruire cette sentimentalité qui m'a tant entravé lorsque j'étais enfant. Quand je pense qu'il n'y a même pas dix ans de cela, je ne comprends plus! Je me vois encore à St Germain, à midi, sur la terrasse la mort dans l'âme ne pouvant me faire à être loin de toi Theys. Je me vois aussi le soir dans les premiers jours de la rentrée en 34 remontant le chemin de Prunay, qu'embaumait ce brouillard d'automne que renvoyait la Seine. Je ressens encore la joie qui me remuait, lorsqu'au travers des lauriers, j'apercevais la lueur de ta lampe à pétrole. Puis arrivé près de toi, si tu travaillais, je te laissais finir, ou bien nous bavardions. Lorsque nous bavardions tu avais le chic de ne jamais me parler de l'école. J'ai toujours été convaincu que c'était chez toi une sorte de délicatesse, car tu savais combien, j'étais heureux de retrouver la liberté chez toi. Lorsque tu travaillais j'attendais, te regardant ou m'amusant à voir les papillons de nuit, ou les moustiques se casser le nez sur l'abat-jour de la lampe. Dans la chambre le silence n'était troublé que par l'échappement régulier que faisaient en s'enflammant les gaz de pétrole formés au sortir de la mèche, et les puissantes expirations que tu faisais en rejetant la fumée de ta pipe. Dehors un hibou, une chouette, sur la route de Versailles une vieille Renault et quelquefois en l'air un Leo 20 ou un 206 passait lentement pour poser dans mon cœur un peu plus de cette grande vocation. Ce qu'il reste de tout cela? Il reste moi. Dans la moyenne je ne me plains pas. Si matériellement je suis souvent seul moralement je ne le suis jamais. Je dis bien jamais. Je n'ai pas encore eu besoin de tuer le temps en m'asseyant dans un bar pour y déguster au son d'une musique abrutissante et morbide. Non ma plus grande joie est lorsque mon travail est fini de disparaître seul dans ma chambre pour allongé sur mon lit y méditer une heure. Penser à vous Theys et Fofo. A mon enfance près de toi Theys. A toi Aline, toi la femme que j'ai choisie, à nos souvenirs communs à notre avenir. Parfois le marchand de sable passe comme hier après-midi et en rêve je retourne auprès de vous. C'est du sentiment ça mais du sentiment qui au lieu de me désarmer, m'arme.

Jeudi jour pour jour il y aura un an que j'ai été "foutu" à la porte de la B.N. Que de chemin parcouru, au sens propre comme au sens figuré! La Destinée est belle! Aussi belle que cette aube dont je me souviendrai toute ma vie, et qui découvrait le jour à 2500m d'altitude sur les cimes enneigées qu'avaient métamorphosées les splendides couleurs du matin. Des jeux de couleurs inimaginables! Là revenir est une nécessité! Et tout cela est à peine commencé!

Vous vous êtes sûrement demandé pourquoi j'écris? Si je l'ai fait; et, ainsi ce n'est pas sans m'être renseigné ni fait conseiller. Rien ne s'y oppose. C'est tout! Je souhaite seulement que vous receviez les lettres que je vous écris. Pour le reste à la bonne grâce de Dieu. N'est-ce pas Anny?

Sur ce je vous quitte jusqu'à la semaine prochaine entre temps j'écrirai à ma chère petite Aline que j'embrasse tout particulièrement.

A tous bon courage et bons baisers.

Josquin.

P.S. Cette lettre arrivera aux environs du 2 Mai. Je renouvelle mon bail chérie!

[onder de dagtekening, in het handschrift van A. Vermeulen-van Hengst:] reçue le 29 avril

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA