19250501 Matthijs Vermeulen aan Serge Koussevitzky-concept

Matthijs Vermeulen

aan

Serge Koussevitzky

La Celle-Saint-Cloud, begin mei 1925

Cher Maître,

J'ai reçu votre lettre de Boston du 21 avril.

Pour ma symphonie il n'y a pas grand mal que vous ne l'avez pas encore jouée. Elle peut attendre au besoin jusqu'à ce qu'elle ne soit plus moderne ou avancée.

Pour moi la chose est bien pire. Que veut-on que je fasse dans des circonstances pareilles? Connaissez-vous dans l'histoire de la musique l'exemple d'un musicien qui à mon âge, (je suis né le 8 févr 1888) a tout justement vu jouer une seule de ses œuvres? − la sonate pour piano et violoncelle −. Et cela parce que à Amsterdam un homme déloyal, Mengelberg, tient tous les programmes et les cordes de toutes les bourses, parce que à Paris cela couterait quelques milliers de francs en plus, puisque ce n'est pas de la musique comme chacun en fait, − parce que en Amérique le public n'est pas assez préparé. Je vous répète, pour ma musique il n'y a pas grand mal. Elle percera tôt ou tard. Mais moi, il faut que je puisse vivre sans trouver chaque matin cet affreux goût de désespoir qui devient de jour en jour plus amer. Que je puisse vivre sans être toujours menacé d'être expulsé, de ne plus pouvoir nourrir mes enfants. Si vous, qui êtes un homme intelligent, qui savez voir ce qu'il y a de musique dans une partition, si vous, qui en avez le pouvoir, ne m'aidez pas, qu'est ce qui m'aidera? Je n'ai plus aucun crédit. On se lasse très vite de quelqu'un qui est obligé de demander deux, trois, quatre fois. Les gens qui disposent de l'argent du reste ne demandent pas une musique qui soit belle et expressive, ils demandent une réussite, fût-elle médiocre. Que faire, comment vivre dans de telles circonstances? J'ai moins de talent pour faire de l'argent que Mozart, que Beethoven, que Bach, que Moussorgski, que Wagner etc. qui n'ont pourtant pas réussi à gagner leur vie. Et les conditions dans lesquelles ils travaillaient étaient beaucoup plus favorables que les miennes, qui ne suis par rapport à la vie publique qu'un manchot, qu'un aveugle, qu'un sourd-muet, puisque ma musique reste lettre-morte dans les tiroirs. Je voudrais toucher un cœur, le vôtre, par une situation qui est aussi injuste, aussi injustifiée, aussi pénible. Mes difficultés sont bien plus grandes que l'année dernière, parce que une année s'est encore écoulée sans que j'aie pu donner la moindre preuve d'avoir droit à une nouvelle aumône, le droit de tendre encore la main. Je n'exagère en rien, mon cher maître. Si vous ne m'écoutez pas, qu'est ce qui m'écoutera. Si vous me délaissez dans cette détresse et musicale et humaine où trouverai-je un aide et un appui. C'est plus grave que je ne saurais dire. Faites-moi une issue n'importe comment, mais faites-moi une issue afin que je n'étouffe pas.

Je n'ai pas le courage de vous demander des nouvelles sur la répétition de la symphonie que vous feriez à Boston. Vraiment j'ai d'autres soucis maintenant.

Ne me laissez pas sans réponse; et veuillez croire à ma profonde reconnaissance.

M.V.

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA