19560904 Matthijs Vermeulen aan André George-concept

Matthijs Vermeulen

aan

André George

Amsterdam, 4 september 1956

4 Sept 56

A André George

Votre Témoignage sur le Père Teilhard de Chardin, paru dans Les Nouvelles Littéraires du 26 juillet, me donne l'audace de demander votre audience. Si possible un échange de pensées. Je le désire de longue date, connaissant votre intelligence lucide, large, prudente. Sachant combien les communications humaines sont devenues difficiles, j'ai toujours hésité. Cette fois j'étouffe mes scrupules. Le sujet nous préservera de toute parole vaine.

En lisant Le Phénomène humain et les autres écrits du père Teilhard, publiés jusqu'à ce jour, j'ai ressenti pour le grand savant la même admiration que vous, mais j'ai souffert aussi des mêmes réserves qu'avec respect vous laissez deviner. Je peux dire souffert. Car j'aurais aimé recevoir du Père la réponse convaincante à la sourde voix des profondeurs que vous traduisez en termes si parfaits en écrivant: "un immense besoin des temps ou plutôt des âmes modernes appelle une croyance qui ne se sépare pas forcément d'une espérance dans l'avenir du monde; une vision de l'univers accordée à une vision de Dieu."

Le problème, tel que vous le posez, m'a poursuivi pendant plus de trente ans. Evidemment, j'ai cherché la solution dans les livres. Aucune ne m'a satisfait. Etant compositeur de musique pratiquant de préférence la technique la plus évoluée − une polymélodie, une polyrythmique dans le genre du XVIe [siècle] français, Josquin, Janequin, mais avec un substrat physique et psychique de demain, c.à.d. humain, qui vaut presque en tant que discipline la mathématique et la géométrie (inutile de le dire à vous) je suis un rationaliste intégral. Il me fallait donc une théorie du monde rationnelle. Et non pas uniquement quant à la part intellective de l'homme, mais également pour ce qui est de sa part psychique. Car l'étude de la musique et son histoire ne m'avaient pas seulement enseigné l'importance de l'intellect, elles m'avaient démontré avec autant de netteté la présence, la fonction, l'indispensabilité du facteur "âme", ses lois, ses ordres rationnels.

Ne retrouvant dans aucun système philosophique cette symétrie, cette équivalence que me réclamaient les deux composants de mon art, j'ai dû moi-même aller en quête d'une méthode et d'une doctrine qui apaisent cette double exigence. Je me rendais bien compte de la quasi-folie d'une entreprise dans laquelle personne n'avait encore réussi. Je ne pouvais pas y échapper. Pareil à tous mes semblables, j'étais traqué par le divin et rongé du même désespoir secret auquel il fallait faire face ne fût-ce qu'à fin de ne pas fléchir. J'avais les loisirs nécessaires parce que nul chef d'orchestre ne voulant de mes symphonies, les jugeant trop avancées. Entretemps, gagnant mon pain dans un secteur du journalisme où j'étais obligé à parler de omni re scibili et quibusdam aliis, j'ai pu m'informer des aspects multiples du problème harcelant. Le fouillement de l'énigme a duré très longtemps. Plus longue encore à venir a été "l'étincelle" comme disait Romain Rolland, la fulguration subite sous laquelle on voit dans un bref instant le point fondamental avec toutes ses coordonnées, le plan, la structure.

Quoique redoutant d'abuser de votre bienveillance espérable tout au plus, j'esquisserai en traits sommaires la route que j'ai suivie.

Trois fois je pars à zéro. Anthropocentriques au départ, les trois investigations mènent à un théocentrisme radical.

D'abord j'essaye de définir le moi qui maintenant pense. Il ne reçoit pas seulement des sensations du dehors. Il reçoit aussi des sensations du dedans qui sont indépendantes du dehors. Il est à la fois moi et Moi.

Puis je me tourne vers l'être qui a dû s'apprendre à penser: le premier homme. En quelques pays que ce soit, il a incontestablement existé. Je définis ses caractéristiques essentielles, ses facultés. J'observe que son organisme distille spontanément des concepts, des idées sans précédant, sans exemple. Il conçoit l'immortalité, l'au-delà, le sacré, Dieu. Il le pensera en des formes différentes qui toutes, plus tard, s'avèrent imparfaites.

La question s'impose si cette idée du divin, sécrétée jadis par l'animal humain, contient quelque réalité objectivement discernable et démontrable par notre intelligence actuelle.

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Pour la troisième fois je pars à zéro. Je me ramène au commencement des choses. J'examine comment et pourquoi elles arrivent. Au fur et à mesure qu'elles apparaissent j'explore leur contenu qualitatif.

Au début, durant des millions de siècles, rien n'est à constater derrière le flamboiement universel qu'un ordre où l'Intellect œuvre seul. Cet Intellect n'a pas de grade. Il est imperfectiblement parfait. Il est impersonnel, indéfinissable, mais il travaille selon des procédés que je peux comprendre et imiter.

Quand sur la terre solidifiée et refroidie surgissent les premiers végétaux, un deuxième ordre s'annonce, celui de la Psyché. A ce moment de l'évolution cosmique, se pose le problème capital: comment expliquer que d'une matière brute, inerte, stérilisée par le feu, sortent des formes qui expriment des sentiments et vouloirs autonomes et individuels, des pensées conséquentes, des états d'âme figurés? A sa naissance la Psyché est extrêmement incomplète et imparfaite. Elle va se compléter, se parfaire, d'abord dans les plantes, ensuite dans les animaux. Mais chacune des plantes, chacune des bêtes n'incarne qu'une harcelle de la Psyché, qui restera fragmentairement représentée dans des centaines de milliers d'expressions. Si j'assemble tous ces "moi" spécifiques et différents, ils constituent le Moi Total, tel que je [le] reconnais dans la nature humaine.

Suivant le principe de la causalité ce Moi Total doit avoir été présent dans le premier atome qui fut, et même avant le premier atome, car il est indubitablement étranger à la matière. Comment appeler cet agent personnifiant, qui s'extériorise au moyen de la matière? Aucun mot ne convenant mieux, je le nomme Esprit créateur. Ses caractéristiques, ses pouvoirs, ses intentions se laissent déduire de ses œuvres, de sa façon de travailler. Les phases successives de ses extériorations indiquent qu'il aspire à la réalisation d'un être matériel dans et par lequel l'intelligence totale et la psyché totale seront incarnées, représentées en qualités et quantités équivalentes. Avec l'homme de la préhistoire, homme potentiel, il approche du but en vue duquel les feux stellaires ont été allumés. Dès son avènement l'homme préhistorique fonctionne comme créateur. En se développant il crée les idées spirituelles, éthiques et morales qui jusqu'à sa venue manquaient sur cette terre. Il crée les valeurs qui justifient le créé. C'est la vocation, la tâche de l'homme de coopérer à la Pensée originelle, de continuer, de parfaire, de parachever le grand œuvre entrepris il y a cinq milliards d'années. Le Moi créant et le moi créé sont coessentiellement unis. Le Moi créant et le moi créé sont interdépendants. Notre histoire humaine ne fait que commencer. En vertu de sa pensée l'homme d'aujourd'hui est devenu l'arbitre de la Pensée première. S'il ne parvient pas à équilibrer les deux composants de son être (Intellect et Psyché) l'homme trahira l'Esprit créateur, et tout sera perdu, tout sera à refaire.

C'est le schéma, simplifié à l'extrême, d'un thème très vaste, presque illimité. Traiter ce thème à la manière purement scientifique était souhaitable, mais plusieurs gros volumes n'y auraient pas suffi, et il y avait fort à craindre que le sujet lui-même ne fût submergé par le flot inévitable des accessoires. Je choisis donc la manière philosophique, dans le vieux sens de ce mot, quoiqu'elle comporte le désavantage de facilement paraître fantaisiste, dogmatique, imprécise, et en outre de cadrer assez mal avec la mentalité des intellectuels d'aujourd'hui. Je me décidai à ce choix non sans quelque regret, et je ne le fis qu'en me promettant de n'avancer aucune proposition qui ne s'appuie sur un fait établi ou hautement probable, de n'usez d'aucun mot que je ne puisse justifier correctement, de procéder en sorte que chacune de mes démonstrations fût conduite objectivement, et de partir toujours du principe que l'observable doit être interrogé comme si une réponse n'avait jamais encore été reçue.

Le schéma, tracé ci-dessus, résume aussi, dans ses lignes rudimentaires, un système que j'ai voulu cohérent et complet, en même temps qu'une méthode, qui sur une base stable sera perfectible, dans ses parties diverses, suivant que les sciences progressent.

D'après ce qui précède vous pourrez conclure si le travail que je me permets de vous envoyer, vous semble mériter d'en prendre connaissance. J'ai fait ce que j'ai pu. Je ne me suis épargné ni l'effort ni la peine. Chaque mot a été pesé et repesé. Bien plus de vingt fois sur le métier j'ai remis mon ouvrage. Que ne ferait-on quand on espère découvrir le remède au mépris de l'homme et des choses, au négativisme, au nihilisme, au défaitisme, qui appauvrissent, déracinent, détruisent tant de nos contemporains?

Vous aurez déjà compris mon état d'âme à moi. Il y a une vérité de fond. Il y a aussi la vérité de forme. Il est naturel que malgré toutes les précautions prises l'incertitude me tourmente. Je n'ai qu'à me rappeler comment des esprits très éminents se sont leurrés ou trompés et je me sens saisi d'effroi. C'est comme une partition d'orchestre qu'on a beau calculer fort soigneusement mais dont on n'est pas sûr et certain avant de l'avoir entendue. On n'est jamais rassuré par soi. La responsabilité d'un sujet si grave me hante. J'ai dû assumer un devoir très lourd. Pour l'accomplir entièrement j'ai publié mon ouvrage, sacrifiant ce qu'il faut, comme Palissy, sans autre visée que de servir, dans le dessein aussi d'atteindre quelqu'un qui m'éclaire. Mais mon livre, paru au début de janvier, semble avoir passé inaperçu.

Avec cette sensation d'insécurité je viens vers vous, juge particulièrement qualifié (même en ce qui concerne la musique) pour vérifier ma dialectique, mes constatations relatives aux nombreux cas spéciaux qu'après réflexion sévère j'ai dû trancher à mes risques et périls. Vous pouvez me rendre le service inappréciable d'avoir le cœur net. La méthode que j'ai employée, je l'a [lees: la] crois bonne, peut-être nouvelle. Si je l'ai appliqué mal, un autre saura la manier mieux. Ou moi je reprendrai le travail.

Afin de vous faciliter le classement d'un correspondant qui probablement vous est inconnu, j'ajoute à cet exposé quelques renseignements sur ma personne.

Je suis né Hollandais, en 1888, de souche catholique. Mon père était forgeron. Je l'ai été aussi. Un choc intérieur m'a jeté sur la musique. Par des circonstances imprévisibles j'ai fait une partie de mes études dans un collège de Jésuites français réfugiés à Thieu (Belgique) où j'ai rencontré des garçons de toutes les provinces françaises. J'y ai contracté un amour inconditionnel de la France. Devenu musicien à Amsterdam j'ai fait pendant la guerre de 14 une propagande énergique pour la nouvelle musique française (alors méconnue et très négligée ici) ce qui m'a mis en conflit aigu avec les sommités musicales de ma patrie. En 1921 je suis allé habiter près de Paris où j'ai vécu durant vingt-cinq années. J'ai été un des derniers amis de Jean Marnold, qui m'a appris beaucoup. En 1939 mes trois fils se sont engagés volontairement dans l'armée française.1 Le plus cher, caporal dans un groupe de commandos de la 2me Blindée qu'il avait rejointe en Afrique, est tombé à l'ennemi. Il repose à Servance. Faute de moyens de subsistance j'ai dû rentrer aux Pays-Bas en 1946. J'y ai repris pied et gagné du terrain. Ma deuxième Symphonie, composée en 1919, a été jouée en première audition au Holland-Festival de 1956. Vous voyez que ce n'est pas la patience qui me manque. L'œuvre a eu du succès, et malgré son retard elle a encore paru vivante et "moderne".

Voilà une lettre immodérément longue. Pardonnez-moi. Elle ne le sera pas trop si vous voulez y trouver les marques de la considération, la confiance, la reconnaissance que j'ai à votre égard, et que je vous prie de ne pas refuser

de votre sincèrement dévoué

M.V.

[hieronder nog een opzet van enige zinnen:]

Il est impersonnel, indéfinissable, mais il travaille selon des procédés que je peux comprendre et imiter.

Au début, durant des milliers rien n'est à

concept, plus een eerste schets van het autobiografische gedeelte

Verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA

  1. Vermeulen vergist zich: zijn jongste zoon Donald was in 1939 pas 14 jaar oud.