19300330 Matthijs Vermeulen aan Henry Prunières-concept

Matthijs Vermeulen

aan

Henry Prunières

Louveciennes, eind maart 1930

Cher Monsieur Prunières,

Vous m'excuserez d'avoir réfléchi à tête reposée devant votre mise en demeure ("d'en finir une fois pour toutes") que j'ai trouvée un peu trop brusque.

Je n'ai jamais beaucoup aimé les contrats et celui que vous me proposez ne me réjouit pas davantage. Il me répugne d'anticiper sur une période de si longue durée – onze ans – et d'aliéner ma liberté d'agir, de faire, de me développer, d'évoluer pour un si grand nombre d'années. J'ai le sentiment de n'avoir pas le droit de me lier ainsi à un travail de second ordre. Il peut se présenter trop d'occasions encore où je regretterais amèrement de ne pas pouvoir disposer à ma guise de ma vie et de mes facultés. Ceci m'effraie d'autant plus que mon travail pour l'Edition Lully est mal rétribué, qu'il demande beaucoup de temps sans pouvoir servir de base à une situation raisonnable, et qu'il n'y a dans le contrat aucune clause qui remédierait à cet inconvénient en prévoyant par exemple des honoraires plus sérieux à mesure que votre entreprise augmenterait ses possibilités financières (ce qui est fort probable) ou à mesure que ma signature gagnerait de valeur.

Il faut bien que je vous dise aussi que je ne suis pas du tout d'accord avec M. Lionel de la Laurencie et d'autres musicologues au sujet des indications d'exécution, de nuances, de mouvement etc. J'admets très bien qu'on ne change pas un iota au texte original, qu'on n'y ajoute pas une virgule. Mais pour la réalisation de la basse c'est autre chose. Chacun sait que sauf la basse donnée tout y est arbitraire, et pour ainsi dire apocryphe. Je ne comprends pas pourquoi, ici, on ne noterait pas la musique comme on désire qu'elle soit approximativement exécutée. Je n'y vois aucun obstacle logique. Ce que je ne comprends pas non plus c'est que tous les récits, sans exception et indépendamment de la situation dramatique, devraient être exécutés dans un même mouvement stéréotype. Il y a des récits lents, il y en a des vifs. Au réalisateur de les discerner, de les signaler pour la commodité du lecteur qui possède très rarement l'intuition du discours musical, du mouvement intérieur. Si on empêche le réalisateur de faire ce rapprochement nécessaire entre le texte et le lecteur on retombe dans la même erreur qui pendant plus d'un siècle a rendu tant de chef d'œuvres inaccessibles. Wagner en nuançant le Stabat Mater de Palestrina a fait plus pour ce maître que tous les Denkmäler. Ces Denkmäler du reste, je les vénère moins que vous. Peut-on se figurer quelque chose de moins historique que toutes les barres de mesures par exemple que leurs rédacteurs ont mises dans la musique du XVIme siècle partout où il n'y en avait pas?

Je ne sais pas avec ces divergences d'opinion s'il me sera aussi facile que je le souhaiterais de continuer ma collaboration. Je me demande si je serai assez à l'aise dans un texte purement scolastique et mort-né; un texte qui s'agissait justement de vivifier. Pour le 17me siècle l'absence de nuances voulait dire qu'il y en avait partout. Pour nous l'absence de nuances implique qu'il n'y en a nulle part. Car voilà justement ce qui est affreux: la plupart de nos contemporains débitent leurs musiques sans nuances. Imaginez-vous un texte de Racine déclamé de la même façon! Les comédiens heureusement n'ont pas encore inventé cette horreur.

J'hésite donc. Mais si vous le désirez je veux bien l'essayer. Vous pourriez alors faire un contrat où je vous céderai volontiers tous mes droits mais qui serait renouvelable chaque année, s'il n'est pas résilié à une époque déterminée et par lettre recommandée, par l'une des parties contractantes. J'aimerais bien y trouver stipulé que je recevrai la moitié des honoraires d'avance (à la remise du travail) l'autre moitié à la remise de mon manuscrit.

Excusez-moi, cher monsieur Prunières, de ce qui vous semblera peut-être une complication superflue tandis que pour moi c'est un cas de conscience. Et veuillez croire à mon dévouement entier et cordial.

MV

Je vous ferai parvenir mes disques dès ils seront prêts. Vous pourrez juger alors du travail de Roux

concept

verblijfplaats: Amsterdam, Bijzondere Collecties UvA